14 décembre 2012
Publié par Didie Ebk

Florence Naprix: « Dans une vie antérieure j’ai pu être une mulâtresse Solitude »

En 2010, Florence Naprix racontait la genèse du projet Fann kann à Tropicalizer. Nous avons croisé à nouveau la chanteuse guadeloupéenne à contre-courant des modes et des idées. Avec son premier album Fann kann, une autoproduction, elle fait un pied-de–nez à l’industrie musicale antillaise. Entre zouk, biguine, gwo ka, jazz ou rock, la belle marie la tradition et la modernité sous le signe de l’espoir et de la combativité. Attention, album chaud à mettre sur sa « wish list » de Noël !

 

Alors cet album Fann kann, que réserve-t-il ?

Il est très éclectique mais en même temps très « péyi » où l’électro se marie avec la « Konk a lambi » de Frank Nicolas. La musique, c’est un jeu, j’expérimente diverses choses. J’ai envie d’emprunter un chemin qui n’a pas encore été emprunté, ouvrir les portes pour les autres et mettre le monde dans la Guadeloupe. C’est un album qui a beaucoup de couleurs mais qui reste cohérent.  Il m’a fallu trois ans de travail. J’ai écrit les paroles et travaillé les mélodies, mais c’est Stéphane Castry (Keziah Jones, Ayo, Imany, Kassav, etc.) qui a arrangé les chansons avec ses différentes influences et qui a amené le son Guadeloupe. Ce n’est pas mon album à moi seule, c’est un album à quatre mains, son univers et le mien.

 

Pourquoi un album 100% en créole ?

Parce que c’est la Guadeloupe que je chante et parce que c’est une langue magnifique pour dépeindre les choses très poétique. Je voulais démontrer que les morceaux peuvent être beaux en créole, ça fait partie du combat. Les gens ne s’attachent pas à la langue mais aux sons, à l’énergie.

 

Pour un premier album, tu es très bien entourée (Thierry Vaton, Sonny Troupé, Tony Chasseur, Olivier Juste, Arnaud Dolmen, Jérôme Castry et un duo avec Jocelyne Béroard).

[Rires] Ce sont des personnes que je connais depuis longtemps et avec qui j’ai créé des liens. Ce sont « mes » musiciens, c’était important pour moi de les retrouver sur ce projet. C’est un vrai cadeau qu’ils m’ont fait d’avoir répondu présent et je les en remercie du fond du cœur.

 

Tu as un rapport particulier avec les musiques traditionnelles antillaises…

Mon premier rapport avec la musique est avec la musique étrangère, j’ai découvert le jazz d’abord. J’essayais d’imiter Sarah Vaughan quand j’étais petite. Bien plus tard quand je suis partie en métropole pour faire mes études, j’ai découvert très tardivement le zouk, le zouk dit rétro. Et là, il s’est passé quelque chose.

Dans la même dynamique, j’ai découvert la biguine, ces sons qui me rattachaient à ma Guadeloupe. Avant, je ne ressentais pas ce besoin car j’y étais, c’était évident. Mais une fois que tu en es loin, tu ressens le manque, tu as besoin d’être connectée avec ton « chez toi » pour garder les pieds sur terre.

 

Tu as une relation particulière avec la biguine, non ?

Je pense que ça s’équilibre, il n’y a que 4 titres biguines sur cet album. Stéphane Castry et moi voulions montrer que la biguine n’est pas morte. Il y a une biguine traditionnelle Kaz an mwen, un autre medley biguine que j’interprète avec Jocelyne Béroard, le titre Fann kann qui mélange de la biguine et du jazz. La dernière, pour le coup mixe le zouk et la biguine Rézon a kè. C’est un morceau qui donne une approche de deux univers.

 

Tu fais donc de la biguine contemporaine ?

J’ai du mal avec les étiquettes. Je suis une artiste caribéenne avec des préférences zouk, biguine, jazz mais je ne m’arrête pas à cela, je n’ai pas envie de m’enfermer dans un format. La musique, c’est la liberté de faire les choses et de ne pas se retrouver contrainte par soi-même.

 

Florence Naprix – Formataj

 

Le titre Formataj, c’est un cri de guerre contre l’industrie. A qui s’adresse t-il ?

Au départ, il s’adressait à l’industrie de la musique. Je n’aimais pas le principe : chante cela pour être connue et j’investirai de l’argent sur toi. C’est la logique des producteurs. Et cela sans jamais permettre ou peu à l’artiste de dire ce qu’il a à dire. Il n’y a plus de diversité et la musique perd de son intérêt dans ce que j’entends à la radio, ça me manque beaucoup. Alors tant qu’à faire, j’ai décidé de tout faire par moi-même. J’ai lancé ma propre structure par mes propres moyens, je fais appel aux gens avec lesquels j’avais envie de travailler et je chante ce dont j’ai envie, en faisant un pied-de-nez à ces producteurs dont finalement je n’ai pas eu besoin. Après on verra, je ne suis pas contre les producteurs mais pour la liberté ! Je ne veux pas vendre mon âme pour uniquement figurer dans les charts. C’est le cri du cœur. Formataj peut aussi s’adresser à la société actuelle car on doit tous correspondre à quelque chose de précis, le gabarit, les vêtements etc. pour pouvoir être dans la norme. Alors je pose la question : être dans la norme est-il ce qu’il y a de plus épanouissant ? Je n’en suis pas sûre.

 

Tu es un peu révolutionnaire ?

Oui un petit peu au fond, j’adore l’idée de me dire que dans une vie antérieure j’ai pu être une mulâtresse Solitude.

 

Dans la chanson Konsyans, tu parles de la grève de 2009 aux Antilles. Tu es assez critique, non ?

Non, mais dans chaque couplet j’essaye toujours de montrer les contradictions. Sur le titre Konsyans, je montre le paradoxe de la Guadeloupe : une jeunesse qui se bouge et l’autre un peu plus dilettante mais en aucun cas je me positionne comme moralisatrice, je n’ai pas de jugement à porter.

 

Tu n’as pas peur de ce que les gens peuvent penser de toi ?

Non, ça ne peut pas être pire que ce que je peux penser d’eux. C’est risqué pour mon premier album mais j’en assume les risques. Je suis très fière du rendu.

 

Parles-nous de ta collaboration avec Jocelyne Béroard. Comment cette rencontre a eu lieu ?

C’est une rencontre qui ne date pas du temps de l’album. Je l’ai croisée plusieurs fois, j’ai aussi eu l’occasion de faire des chœurs pour elle. Le medley de biguine m’est venu par hasard, il a été arrangé par Thierry Vaton. J’ai eu envie de partager ce moment et j’ai tout de suite pensé à Jocelyne car elle est l’un des meilleurs exemples de femme antillaise « debout » qui prennent leur destin en main et vont de l’avant. Elle aussi s’y retrouvait, c’est pour cela qu’elle a accepté. J’étais très contente car le medley reprend des biguines de la Guadeloupe et de la Martinique. Chanter ce titre avec elle était donc le summum de cet échange.

 

Tu es très imprégnée du gwo ka…

Parce que c’est la Guadeloupe. Quand j’étais petite, j’étais effrayée par les groupes de « mass », entre autre Akiyo. Je me souviens que je ressentais le tambour vibré dans mon cœur, mon corps. C’était mon premier rapport avec le Ka. Arrivée en France, j’ai rejoint une association de danse culturelle guadeloupéenne Otantika où j’ai développé ma relation avec les rythmes du gwo ka. Donc, il était important pour moi de remettre ses rythmes dans l’album car c’est une part de moi-même.

 

Quelle est ton ambition pour la musique caribéenne ?

J’espère que de nouveau on va pouvoir s’exporter dans le monde entier en faisant passer une autre vision de la culture guadeloupéenne et antillaise. Après Kassav, notamment, ça n’a plus été pareil pour les artistes, ils  n’ont pas été suffisamment reconnus. C’est vrai que l’on entend beaucoup parler de ces jeunes artistes, peut-être moins expérimentés, plus commerciaux mais moins proches de la « culture antillaise » telle qu’on la connaît mais ça n’engage que moi.

 

Quels sont tes projets à venir ?

Le prochain titre à venir est Zétwal an mwen, composé par Stéphane Castry. On essaie de le faire passer sur les ondes mais à Paris c’est beaucoup plus difficile – merci Espace FM. Alors qu’il a eu un très bon accueil en Guadeloupe et en Martinique. Sur ce titre, je remercie tous les gens rencontrés sur mon parcours, notamment Stéphane Castry qui a apporté tout son talent et son savoir-faire et je lance également un message très important qui est de ne pas baisser les bras et d’aller de l’avant.

 

Florence Naprix sera en concert le 18 janvier 2013 au Zèbre de Belleville – 63 Boulevard de Belleville 75011 Paris

 

Crédits photos : Leïla Albert

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