31 janvier 2012
Publié par John

Vybz Kartel: « Le clown blanc de Kingston » vu par le journal Le Monde…

Choc des cultures. Quand un journaliste du journal Le Monde s’intéresse à Vybz Kartel, c’est toujours intéressant de connaître l’angle de vue qu’il aura sur l’artiste et sa musique. Arnaud Robert brosse un portrait brut et sans concession de la star du dancehall jamaïcain. Le papier, intitulé Le clown blanc de Kingston, est piquant, le style est enlevé et l’écriture est rythmée. Le blanchissement de la peau, l’homophobie (qui complète l’article La Jamaïque malade de son homophobie: « Kill all battyman ») et la violence de l’île y sont contés.

Vybz l’épouvantail



Bref, un article bien écrit et qui nous en apprend un peu plus sur les nuits chaudes de Kingston. Là où le bât blesse, c’est qu’il laisse un étrange goût d’inachevé. Pourquoi ? Parce que le portrait qui nous est dressé ne met en évidence aucune dimension artistique du personnage. A l’origine, pourquoi parle-t-on dans les médias de ce Jamaïcain qui se blanchit la peau à coups de « cake soap » ? Du simple fait que ses tatouages sont désormais visibles et qu’ « ils représentent le diable, le fossoyeur, des héros de films d’horreur : Jason, Chucky, Freddy Kruger » ? Non.


Si on parle tant de Vybz Kartel, c’est parce qu’avant de devenir l’épouvantail qu’il est désormais, il était (il l’est peut-être encore) un deejay talentueux. Certains l’ont-ils déjà oublié ? A l’origine, Adidja Palmer (de son vrai non), qui dort actuellement en prison, était un artiste. A en croire l’article : peut-être, pas vraiment… En fait, on ne sait pas trop. Pourtant, Vybz Kartel a su insuffler une nouvelle dynamique à un dancehall moribond, et assoiffé de renouveau, qui s’était épuisé à fournir des hits internationaux entre 2002 et 2006. Cependant, seules 4 petites lignes abordent la musique : « Adolescent, Vybz côtoie les sound systems du quartier. Il affronte en poésies bitumineuses des adversaires qui ne peuvent égaler sa science de l’injure et du cabotinage […] Vybz, en quelques années, devient une des plus grosses stars du dancehall, le reggae contemporain ». Au passage, on peut se demander si le dancehall est vraiment le reggae contemporain ?

Replonger Vybz Kartel dans le contexte artistique qui est le sien



Ici, le propos n’est pas de dire que Vybz Kartel est le plus fort et le plus beau (difficile à dire), ni de dire qu’il ne doit pas payer pour ses fautes et ses crimes (s’il est reconnu coupable) parce que c’est une star de la musique. Il a déjà de très bons avocats pour ça. Tropicalizer n’a jamais fait dans la dentelle avec lui et ça ne commencera pas aujourd’hui. Le propos est dire que c’est beaucoup trop facile de jeter Vybz Kartel dans la cage aux lions sans replonger le personnage dans le contexte artistique qui est le sien. Le Jamaïcain a plusieurs facettes (sombres comme étincelantes) et il est important de toutes les passer au crible pour faire de lui un portrait plus ou moins juste.


Un travail d’autant plus important que le lecteur-type du journal Le Monde possède, a priori, une grille de lecture différente et ne maîtrise pas les codes et les clés de la sphère culturelle caribéenne. Ce lecteur qui ne lira peut-être qu’un seul article contenant le mot « dancehall » dans sa vie ne retiendra qu’une épopée nocturne au milieu d’ « orgie de déhanchés, de va-et-vient si suggestifs que la musique – un reggae salace en patois créolisé – ne sert finalement qu’à ponctuer les coups de reins », et aussi des Jamaïcains à la mine grisonnante sous perfusion de MTV. Tout cela, cela est évidemment à dénoncer haut et fort. Mais que fait-on de la musique dans tout cela ? Celle qui galvanise, celle qui fait oublier le quotidien, celle qui amuse ? Que fait-on du talent brut du deejay ?


Certes, Le Monde n’est pas une revue musicale. Mais à la fin de cet article, le lecteur de ce journal sait-il ce qu’est le dancehall ? Non. Connaît-il les techniques de chant et le type de production qui ont propulsé Vybz Kartel au rang d’icône ? Non. L’impact qu’il a eu en quelques années sur cette musique ? Non. D’où ce portrait partial quoique instructif et bien écrit. C’est regrettable. Au final, on ne parle que très peu musique ou alors en mal. Le journaliste se serait-il intéressé au seul talent artistique de Vybz Kartel sans que celui-ci ne se soit blanchi la peau et sans l’odeur du scandale ? On peut se poser la question. Avec cet article, on découvre un monde vu par le prisme européen, un grand classique.

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  • Eva
    31 janvier 19:09

    Admirative devant cet article qui formule ma pensée après ma lecture de l’article « Le clown blanc de Kingston » du journal Le Monde hier.

  • Lord971
    01 février 2:23

    Merci a toi John de rectifier le tir sur cet article paru dans le monde. Il est dommage que l’auteur de l’article n’aie pas eu le sens de la répartie tout comme toi. Donc grand bravo a toi.

  • Portmore
    03 février 15:50

    http://www.dailymotion.com/video/x5hif6_vybz-kartel-we-a-kill-we-made-in-ja_music je me contenterez de ça. C’est Adidja Palmer avant qu’il crée le personnage Vybz Kartel, c’est marrant il est en prison pour avoir jouer un rôle, Keanu Reeves n’as jamais été inquiété pour avoir penetré la Matrix… D’accord avec Lord971, Big Up John

  • Soph'
    22 février 15:01

    Le type est quand même soupçonné de deux meurtres. Le contexte quel qu’il puisse être, musical ou pas, n’allège pas la gravité des faits…

  • John
    22 février 15:46

    Bonjour Soph’, je crois bien que tu n’as pas compris le sens de l’article. Il n’a jamais été question d’alléger la gravité des soupçons qui pèsent sur Vybz kartel. Cet article aborde simplement la partialité du portrait qui est fait de lui.

  • Soph'
    22 février 15:52

    Bonjour John,
    je n’ai pas mis ça en doute; mais je trouve la tournure de l’article curieuse (et je me doute que ce n’est pas voulu), il est en effet difficile de placer des meurtres violents dans un contexte musical. L’article ne s’intéresse pas au « talent » du type mais aux courants sociaux qu’il engendre ainsi qu’à sa condamnation, le Monde n’ayant pas vocation à être un bulletin artistique.

  • John
    22 février 16:17

    Je suis d’accord, cela est même dit dans l’article. Toutefois, lorsque l’on analyse le champ sémantique utilisé par le journaliste pour qualifier le dancehall de façon générale et le travail de Vybz Kartel précisément, ce n’est que du négatif. Tu peux le vérifier. C’est cette vision européenne qui règne dans nos médias que je t’attaque ici. Ils ne s’intéressent jamais à ce type de musique mais lorsqu’il s’agit de meurtres, de blanchiment de peau, de coups de rein, de sexe… Ils accourent. Faire la balance entre les deux, ce serait bien. Cela dit, je précise encore que Tropicalizer n’est pas l’avocat de Kartel et qu’il a déjà essuyé ici de nombreuses critiques eu égard à son comportement.

  • Soph'
    22 février 18:39

    Une fois de plus, le Monde n’a pas vocation à s’intéresser à la musique, fut elle caribéenne ou non. L’article du Monde ne traite pas de la dancehall au sens propre du terme, mais elle n’est qu’un aspect du sujet que l’auteur traite tout à fait subjectivement en relatant ce que lui a vu et ressent. Cet article parle de « le jeter dans la cage au lion sans le replonger dans le contexte artistique ». De quelle cage au lion parle t-on, celle de dire que c’est quand même, au sens humain du terme, un beau saligaud ? Dans ce cas, aucun contexte artistique n’est valable, on parle d’avoir battu deux personnes à mort. Il pourrait très bien chanter du Piaf que ça ne serait pas pertinent. En fait, je trouve un peu indécent qu’on se vexe (à tort ou à raison, c’est un autre débat) sur le fait que l’auteur de l’article n’a pas pris le soin de s’intéresser à la dancehall, alors que l’article parle de sujets graves et que le dancehall, dans ce cas précis, n’est qu’un détail d’une histoire.

  • John
    22 février 19:17

    Le journaliste se paye Vybz Kartel en intitulant son papier « Le clown blanc de Kingston ». Joli titre au passage. Il brosse un portrait de l’artiste mais celui-ci est largement tronqué dans la première partie. Il aurait dû expliquer pourquoi cet homme est aussi célèbre en Jamaïque et ce qu’il fait réellement dans la vie. C’est le minimum pour un portrait, non ? La question n’est pas que l’auteur doit être un spécialiste du dancehall. Il s’agit juste de jeter un minimum les bases pour son lectorat avant de le plonger dans cet univers. Ni plus, ni moins. Et non, ce n’est pas un détail, quel que soit les actes commis par le sujet du reportage. Cela permet même de mieux comprendre sa psychologie…

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