14 octobre 2011
Publié par John

La Jamaïque malade de son homophobie: « Kill all battyman » (PARTIE 1)

La Jamaïque souffre. La terre natale du reggae est gangrenée par son homophobie latente, autant insidieuse que exubérante… Non, le thème n’est pas nouveau. Toutefois, l’éclairage apporté par le reporter new-yorkais Ilan Greenberg fait froid dans le dos. Il s’est rendu au chevet de celle que l’on surnomme « Jamrock » pour rendre un diagnostique pointu. Le titre de son enquête : Kill all battyman.

Ce qu’il a observé est conté dans le magazine américain Guernica. Des extraits ont été publiés dans le hors-série du Courrier International (daté de juin-juillet-août 2011) intitulé Révolutions sonores : Comment la musique change le monde. C’est du journalisme pur et dur. Ce genre de récit est rare. La rédaction de Tropicalizer se devait de partager cette lecture instructive et effrayante avec ses internautes. La Jamaïque est vraiment malade… Voici le premier des extraits de l’enquête fouillée d’Ilan Greenberg :



« Pendez les lesbiennes avec une longue corde»


« Dans Han up deh, Beenie Man, l’un des plus célèbres artistes de dancehall, chante : « Hang chi chi gal wid a long piece of rope » (pendez les lesbiennes avec une longue corde). Il est aussi l’auteur des premiers hymnes anti-homos du dancehall, Batty man fi dead, c’est-à-dire « Il faut tuer les homosexuels ». Un autre grand nom du dancehall, Bounty Killer interprète ces paroles : « Burn gay men until they wince in agony/Gay men should drown » (Brûlez les gays jusqu’à ce qu’ils grimacent de douleur/Il faut noyer les gays). Et Elephant Man a fait un tabac avec ce morceau « When you hear a lesbian gettin raped/It’s not our fault/It’s wrong/Two women in bed/That’s two sodomites who should be dead » (Quand on entend une lesbienne se faire violer/C’est pas notre faute/C’est mal/Deux femmes au lit/C’est deux sodomites qui devraient être morts.)


C’est avec la sexualité que le dancehall – et la société jamaïcaine tout entière – entretient les rapports les plus compliqués. Hurlée à tous les coins de rues et dans tous les autoradios ou presque, l’homophobie virulente du dancehall, cette haine des homosexuels explicitement exprimée dans les textes et profondément enracinée dans la culture dancehall, a instauré un règne de la terreur. Les homosexuels jamaïcains l’appellent « murder music » (la musique meurtrière). L’homophobie est souvent camouflée derrière le créole jamaïcain, difficilement compréhensible pour les étrangers […] Batty signifie le postérieur en créole et battyman est le terme péjoratif employé couramment pour désigner les homosexuels.



Des « rude boys » habillés en rose…


Dans les concerts, comme dans les fêtes de rues, l’hostilité meurtrière envers les homosexuels coexiste avec un esthétisme ostensiblement gay. Pourquoi ? « Allez à Passa passa [une soirée organisée tous les mercredis dans l’un des quartiers les lus chaud de Kingston] et vous verrez des hommes habillés en rose pastel  qui dansent de façon extrêmement efféminé », témoigne Donna P. Hope, spécialiste du reggae à l’université des Antilles. « Ces gars sont censés êtres des dures. Il y a quelque chose qui cloche ».


Lire la partie N°2 : les hommes ont peur de s’assoir côte à cote dans le bus en Jamaïque

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  • [...] Lire la partie N°1 Lire la partie N°2 [...]

  • Kam
    18 octobre 16:00

    Bizarrement ici peu de commentaires…

    Le dancehall responsable ? Les homosexuels sont les boucs émissaires d’une situation économique et politique catastrophique. La caution est donnée par la religion et les préjugés de la société. Et la responsabilité des politiciens, qui, pour des raisons électoralistes ne condamnent pas meurtres et agressions ?

    A ma connaissance dans d’autres pays, les crimes envers les homosexuels ne sont pas commis par des auditeurs de dancehall …

    D’ailleurs, le dossier de Tropicalizer va-t-il s’étendre à la Caraïbe créolophone ? Cela pourrait rappeler de mauvais souvenirs à certains artistes qui naguère ne mâchaient pas leurs mots au micro.

    Euh sinon, il me semble que le mot « batty » vient des shorts très serrés à la manière des cyclistes (d’où le « rider » associé ?). Alors pour le « sérieux » de l’enquête, j’ai comme des « doutRes » …

    http://www.urbandictionary.com/define.php?term=batty%20rider

  • John
    19 octobre 18:52

    Bonjour Kam,

    Tout d’abord, il ne s’agit pas d’un travail réalisé par la rédaction de Tropicalizer. Nous avons partagé avec les internautes des extraits d’un reportage publié dans un journal américain puis dans un hors-série du Courrier International. Cela est indiqué en préambule.

    L’objectif de ce dossier n’était pas de savoir si le dancehall était responsable ou non de l’homophobie en Jamaïque (il est évident que non) mais plutôt d’évaluer sa part de responsabilité. Par conséquent, les autres facteurs de l’homophobie, notamment sociaux-économiques, ne sont pas abordés.

    Pour finir, un doute (si tant est qu’il est justifié) sur la seule provenance du mot « batty » ne peut en aucun cas discréditer toute une enquête menée sur le terrain. Elle fait intervenir des acteurs de la vie politique et culturelle de la Jamaïque. Pour te faire une idée de la qualité de l’ensemble de ce reportage, je t’invite à te le procurer sur le site du Courrier International.

    Cordialement,

    John

  • [...] l’écriture est rythmée. Le blanchissement de la peau, l’homophobie (qui complète l’article La Jamaïque malade de son homophobie: « Kill all battyman ») et la violence de l’île y sont [...]

  • [...] Pas facile d’être Jamaïcaine et lesbienne. La chanteuse Diana King a longtemps gardé secrète son orientation sexuelle, à 42 ans et après vingt ans de carrière, elle se sent assez forte pour faire son coming out. Le 5 juillet, elle publié un texte intitulé « Oui je suis lesbienne » sur son blog. Un acte courageux quand on connaît l’homophobie qui règne en Jamaïque : « Cette peur profonde que j’avais, en particulier que mon peuple jamaïcain me juge et ne m’accepte pas à cause de son homophobie a été pour moi un lourd fardeau », a-t-elle avoué. [...]