15 octobre 2010
Publié par John

Patrick Saint-Eloi: l’amour en héritage

C’était l’époque où la force des « tambouyés » du gwo ka soutenait la symphonie des cuivres des salseros, l’infernal couple basse-synthé du funk déclenchait des déhanchements frénétiques. C’était l’époque où un génialissime riff de guitare électrique gravait un titre dans la légende. Perdu dans ce court-bouillon mélodieux, le violoniste et le pianiste classique desserraient leur nœud papillon pour se laisser happer par cette folie antillaise. Il se tramait quelque chose de grandiose… On est au début des années 80, ce grondement accouche du zouk.


Le décor est planté et les accords sont joués : Patrick Saint-Eloi peut chanter. « Dépi mwen té toupiti gasson, sé mizik mwen té envi fè. Lè la rivé sé sa mwen chwazi, mèm’ si mwen tan’ di : ‘mizisien sé vagabonds’ » (An plas’ ay, 1990). C’est avec ses compères de Kassav qu’il participera à l’explosion volcanique du zouk. On assiste alors à une triple révolution s’articulant autour de la musique, du chant et de l’identité créole. C’est en solo qu’il posera les bases poétiques du zouk love, du zouk béton et de la ballade kréyol. Tantôt de velours, tantôt perchée sur les hauteurs de Massabielle, la voix du Guadeloupéen envoûte les couples qui roucoulent, l’amant éconduit mais aussi les amoureux de la poésie. Et ce vibrato ! Unique, il vous touche en plein cœur, puissant comme une déflagration et aussi tranchant que le traditionnel coutelas antillais.


Mizik sé lanmou


Il faut une sensibilité à fleur de peau pour sublimer le quotidien. PSE a ce don. « Dékolaj au coco, sizè d’matin soné jou ka ouvè (West Indies, West Indies, West Indies yeah), on ti ven ka venté zozio ka chèché flè pou yo soussé » (West Indies, 1984) : les prémices d’un poème duquel jaillissent des couleurs pastel. Des ballades kréyol sucrées et gorgées de mélodies, il en a tout un précieux coffret : Rèv an mwen et Mistè la vi a (1985), Rékonsilyé (avec Viviane Rangon, 1990), Oui ou non (1992), Flè de nuit (1994), Silans (1995), Méné mwen (2002), Aprè lanmou (2005), etc. Une poignée de vers piochés au hasard : « Darling, vou ki ka vwè lanmou kon bel tableau, tensyon pou li pa jenmin kontré dlo paskè la vi pa ka fè nou kado / lè ou té di mwen ‘goodbye’, ou té riviè é mwen mèm sé té pay, ki koté ou té vlé mwen ay » (Ballade kréyol, 1990). L’artiste n’est pas moins inspiré sur le zouk chiré : « Kon on ti boul savon, ven la ka soufflé mwen, ka joué épi mwen, mété mwen an min aw, on bwanch lanmou kassé, on ti zoizo tombé assi chimin an nou, ou pa oublié sa… », (Flash, 1987). Le poète nous donne à voir, alors il esquisse des formes sur une portée. Ensuite, chacun y verse la couleur de ses souvenirs ou de l’instant présent : le rose de l’amour, le vert de l’espoir, le gris de l’amertume ou le rouge de la colère.


La musique de Patrick Saint-Eloi est une thérapie, une cure de bons sentiments et de vitamines qu’il évoque dans Zoukamine en 1994. Son inspiration apaise et adoucit. Elle guérit aussi les complexes d’un peuple frileux à l’idée d’aimer en créole, de caresser en créole, de faire l’amour en créole. Pourtant, cela ne parait pas si compliqué : « Nou té sôti ensemb san sav ola nou té k’alé, kon dé bato san mèt’ nou té pati a la dériv, dé tchè ki nofwagé toujou ka bizwen kompanni, mè mwen pa té pé savé kè séw kè mwen té ké inmé paskè adan rèv mwen sé vou mwen té ka vwè é mwen pa té pé inmé’w fô, adan rèv mwen sé vou mwen té ka vwè é mwen pa té pé touché’w » (Rèv an mwen, 1982). « Mizik sé lanmou », il le martèle avec force. Cette intensité, il la puise du plus profond de son âme, mais également en mêlant la tendresse du zouk love à la rudesse du ka. L’instrument historique pose les fondations de l’œuvre, il supporte la mélodie puis le talent de PSE la magnifie. Tambou la (1984) est certainement le plus bel enfant de cette union.


Le swing !


L’amour des gens, de la femme, mais aussi de la mère. « Bel ti fanm kréyol, mèt’ min si koté, la vi pa toujou bel mèm mizè pa fè’w tremblé. Dépi soley lévé jistan la line parèt’ ou kourbé do a tè, ou ba pitite manjé… » (Manman kreyol, 1992). C’est une saynète pittoresque dédiée à la femme créole « poto mitan ». Grâce à son talent, Patrick Saint-Eloi passe aisément d’un thème à un autre tel l’enfant qui, à la rivière, gambade de roche en roche. « Lè ou té vini kité le péyi, ou té alé chèché la vi », il évoque ainsi l’émigration des Antillais, via le Bumidom durant les années 60-80, vers l’hexagone (Ola ou yé/Eva, 1985). Il souligne aussi la cupidité de l’homme : « Si yo té pé changé lajen en amitié, manzelle cupidité té ja voltigé lontan », prie-t-il dans Essayé en 2007. Il aborde les thèmes de l’Esclavage (An ba chenn la, 1985 et Réhabilitation, 1998), et de l’Inceste (1998), mais aussi celui des catastrophes naturelles aux Antilles (Ni assé, 2005). Dans Deven (2007), l’artiste scénarise un drame de voisinage comme on peut en voir à la une du journal France-Antilles.

Comment varier autant les thèmes d’écriture sans jamais perdre sa musicalité ? Réponse : « le swing ! » Le Guadeloupéen aime le crier, il a ça dans le sang. Le swing, c’est ce petit truc magique qui fait hocher la tête et au mieux qui fait danser les gens sans qu’ils ne sachent vraiment pourquoi. Là où d’autres se satisfont d’une mélodie jetée à la volée, PSE en sort deux, trois voire quatre de son chapeau avec une harmonisation de génie. Et lorsque la basse de Frédéric Caracas l’accompagne, la locomotive du zouk tourne à plein régime et ne manque certainement pas de Chabon (1992). Introduction – développement – conclusion : sa musique est aussi structurée qu’imprévisible. « Ca c’est le (vrai ?) zouk ! ». Un don : oui, mais aussi un riche apprentissage qui s’est fait sur les scènes de « l’université Kassav » comme il s’amusait à dire ; une université dont il est sorti major…


L’aventure Kassav


Après avoir mis en orbite le groupe Vénus One à Paris, Patrick Saint-Eloi monte dans le train en marche en 1982 en qualité de choriste. Patient, il attend son heure. Le public perçoit sa voix sur quelques couplets et morceaux ici et là : Nwel sur l’album de Georges Décimus et Kassav (1982), Zombi sur l’opus Passeport (1983), Yélélé de Jacob Desvarieux (1984). Sur ce même album, on retrouve le titre emblématique Zouk la sé sel médikaman nou ni. Fait peu connu : cette petite phrase culte, qui a fait le tour du monde, est une de ses inspirations. C’est avec Chiré (1984) qu’il crève l’affiche et se révèle comme un lead hors pair. Il n’a rien d’un débutant : sa voix est déjà sûre et forte de convictions. Quelques titres (dont Satisfaction et Chwazi) et trois années après son arrivée dans le groupe, c’est la consécration avec An ban chenn’ la et Filé Zetwal (1985) qui deviennent des classiques. PSE impose sa marque.

Kassav a trouvé son crooner ! Il porte un souffle d’amour au sein du groupe. Les femmes fondent pour lui… Patrick Saint-Eloi prend une autre dimension. Il reste toutefois fidèle au groupe (jusqu’en 2002) tout en menant une carrière solo couronnée de succès. Avec Kassav suivent : Flash, Djoni, Fabiola… qui entrent directement au panthéon du zouk. Parallèlement, il trouve en Jean-Philippe Marthély un compagnon de choix. Ensemble, ils sortiront l’une des plus belles productions de l’histoire du zouk en 1985 : un album qui porte simplement leurs noms en guise de titre et qui contient quelques trésors comme l’Esancyel, Mistè la vi a, Rev an mwen, Bizness, Ola ou yé/Eva et Pa bizwen palé en duo avec Jocelyne Béroard.


« Le Michael Jackson des Antilles »


Chanteur charismatique au physique frêle et à la voix mélodieuse, cri perçant en guise de gimmick, compositeur de génie, sens de l’innovation, homme méticuleux, personnalité timide et mystérieuse : le public ne s’est pas trompé en surnommant Patrick Saint-Eloi « le Michael Jackson des Antilles ». La filiation saute aux oreilles sur ses deux premiers opus : Mizik sé lanmou (1984) et A la demande (1990). Les compositions et le phrasé alternent entre « up tempo » et ballade, entre émotions et puissance vocale. Et bien évidemment, ça swingue ! La filiation saute aussi aux yeux sur les pochettes : photo prise avec une coupe mi-afro sur un fond de briques rougeâtres pour le premier album (comme pour Off the wall de Michael Jackson en 1979) et pour le second : blouson noir, mine sombre et lettres en rouge sang (comme pour Bad de MJ en 1987).

Si Jackson faisait partie de ses influences (comme pour la majorité des artistes de sa génération), le Guadeloupéen avoue sa passion pour le jazz et le rythm and blues, notamment pour Harry Belafonte et Nat King Cole. En 1994, sur l’album Zoukamine, il démontre ses talents de crooner sans frontières avec Nostalgia, un fado où il excelle. Dans la même veine, il séduit lors d’un duo avec Césaria Evoria sur Sodade (dans l’émission Tarata, 1995) dans le style morna (courant musical né au Cap-Vert). En 2005, il collabore avec le célèbre chanteur brésilien Gilberto Gil. Novateur, PSE est également le premier artiste antillais à rapper ! C’était sur le morceau La vi (1982) composé par Georges Décimus. Soucieux de combler le fossé qui sépare les adultes de la jeunesse, il recroise le chemin du rap en acceptant plusieurs collaborations avec des artistes de la nouvelle génération. Ainsi, il pose sa voix sur Twop aux côtés de celle du rappeur Daly (2004). On le retrouve aussi sur un remix rnb de Ballad Kréyol (2010) avec Matt Houston et enfin sur Nou (2010), titre dancehall d’Admiral T.


Eloi o, ou ka vwayajé o…


A-t-il eu le temps de passer le témoin ? Question sans réponse. Hélas… Alors que l’on fête la Journée du patrimoine, la musique antillaise perd un monument. « On a perdu le Président et le Premier ministre : Patrick Saint-Eloi et Gilles Floro », la phrase est lâchée par un anonyme ce terrible samedi 18 septembre 2010 au soir (Gilles Floro s’en est allé en 1999). PSE et lui ont écrit Manman doudou dont la musique a été composée par Pascal Vallot. Le titre est enregistré à la Sacem mais il est introuvable… En une décennie, le zouk a perdu deux géants. A coup sûr, PSE a trouvé les clés du paradis pour y rejoindre Edith Lefel pour laquelle il avait composé La klé (1988).

Le crooner est aussi parti rejoindre Jacques Bracmort (star montante dans les années 60 fauchée en pleine ascencion). Il lui avait rendu hommage avec la chanson Jacki (1992) qui est une fusion du mélancolique Donna mon amour (reprise du titre Donna de Ritchie Valens, interprète de La Bamba) et de l’entraînant Bassoué. Oui, Patrick est parti mais son recueil de poèmes reste une Poézie éternel comme il le chantait sur l’album Lovtans en 1998. L’homme meurt, la musique demeure… « Bien souvent nou ka pati, lwen lwen di péyi la, pou nou pôté mizik an nou alé, i ja lè pour le mond’ savé ke lé Antiy ka existé, ke sé lanmou ki ka komandé nou », revendiquait-il en 1985 dans An ba chenn la. Vingt-cinq ans plus tard, force est de constater qu’il a réussi. Mèci Patwick.

Crédits photos 1 et 2 : Daniel Baptistide


Patrick Saint-Eloi feat. Vim – Elwa


Mwen ka mandé lé répondè, mwen ka kriyé lé tanbouyé
Jòdi-la, mémwa ka nouri lespwa
Bénédision di siel Elwa si’w pou vwayajé, Elwa o
O lé lé lé, lé la lé la la
O lé lé lé, lé la lé la la
Elwa o, ou ka vwayajé, bénédision di siel Elwa, si’w ka vwayajé, Elwa o

O lé lé lé, lé la lé la la
O lé lé lé, lé la lé la la
Elwa o, ou ka vwayajé o, bénédiction du ciel Elwa, si’w ka vwayajé, Elwa o

Elwa, pou nou pé bay toujou
Lespwa sé sa ka rété nou
Lè nou ped on zanmi, on frè, on lanmou
Rann chimen-la tibwen pli dou
Pou atann nou rouvwè on jou

Elwa

Elwa o, ou ka vwayajé o, bénédiction du ciel Elwa, si’w ka vwayajé

Chak fwa, on nonm ka kité nou
Chagren é larm koulé pou vou
Pas ou sav, pas ou sav, sa ki ni pli lwen
Lavi ka fini é sav bien, nou ké rouvwè dèmen

O lé lé lé, lé la lé la la
O lé lé lé, lé la lé la la
Elwa o, Elwa o ……………..

Chak fwa, on nonm ka kité nou
Chagren é larm koulé pou vou
Pas ou sav, pas ou sav, sa ki ni pli lwen
Lavi ka fini é sav bien, nou ké rouvwè dèmen

Chœurs /PSE :
O lé lé lé, lé la lé la la
Elwa o, Elwa o
O lé lé lé, lé la lé la la
A
Elwa o, Elwa o………………

Mas
Elwa

Elwa o, ou ka vwayajé, bénédision di siel Elwa, si’w ka vwayajé

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