24 septembre 2010
Publié par John

Patrick Saint-Eloi: « Lanmou kréyol pi fô ki restan »

C’était en 2005. Journaliste pigiste au sein de Pilibo magazine (bimestriel traitant de l’actualité de l’Outre-mer), j’ai la chance de m’occuper de la rubrique musique. Nicole Gibon, directrice de la publication, me confie l’interview de Patrick Saint-Eloi. La légende du zouk fait la promotion de son dernier bébé : Plézi, 7e opus de sa carrière solo.


Je concocte mes questions en n’oubliant pas de faire référence à ses anciens partenaires de Kassav. Je veux savoir s’ils se sont quittés en bon terme car son départ du groupe, trois ans plus tôt, a beaucoup surpris (il précisera qu’il n’y a eu aucun problème entre eux). Le rendez-vous est pris en début d’après-midi à Paris, précisément au Chao Ba café situé sur le boulevard de Clichy (18e). Cette rencontre devait me marquer à jamais puisque j’en garde encore un souvenir intact.


Je suis accueilli par son manager à la sortie du métro Anvers. Au fond de l’établissement, sur la droite, Patrick Saint-Eloi m’attend. Cigarette à la main (l’interdiction n’était pas encore votée), il m’attend paisiblement. Je ne fais pas de constat original : l’artiste est simple et naturel comme l’indiquent les gens du milieu. La voix est douce mais forte de certitudes et sa timidité transparait (un peu plus que la mienne je dirais).


Le moment le plus délicat de l’entrevue suit : faire la conversation en cherchant son calepin, son stylo et son enregistreur au fond du sac. On ne veut surtout pas faire perdre son temps à une légende vivante. Un autre rendez-vous est prévu après avec une radio étudiante. Seule certitude, j’étais impressionné. Le costume du fan déposé à l’entrée du bar (du moins, je pense), je revêts celui du journaliste. J’appuie sur le bouton d’enregistrement rouge de mon petit magnétophone noir à cassettes, l’interview de Patrick Saint-Eloi peut débuter.



Extraits choisis :


[...] John pour Pilibo mag : Sur le site internet kassavmusic.com, on peut lire que vous êtes quelqu’un d’énigmatique. Qu’est-ce qui fait que l’on a cette image de vous ?

PSE : C’est parce que je suis moi et je continue à l’être. C’est ma nature qui veut ça, je ne joue pas un rôle.


On perçoit le son du ka dès le premier titre (qui se nomme aussi Plézi) de l’album Plézi. Ce mariage est votre marque de fabrique…

Je pense souvent à la percussion. Même en jouant à la guitare, mes mains frappent le bois. Il y a des fois où c’est plus prononcé que d’autres. Sur cet album ça l’est un peu moins parce que j’ai changé volontairement au niveau de la conception. J’aborde les thèmes de façon plus directe. Il faut prendre des risques pour faire avancer la musique. Tout ça, c’est « Patrick 2005 ».


Que pensez-vous du renouveau de la musique antillaise à l’échelle nationale ?

Il se passe quelque chose pour notre musique et c’est encourageant. Par contre, on n’est pas là pour plaire à un format mais pour faire avancer la culture. Je me rappellerai toujours de mon premier sentiment pour la musique : je voulais en faire car j’aimais ça et pas parce que c’était un business. Bien sûr, je dois bien en vivre maintenant que j’en ai fait mon métier mais c’est l’amour de la musique qui prime. Sans ça, on ne peut pas créer.


On sait que la femme est pour vous une source d’inspiration intarissable, mais quels sont les autres thèmes ou événements qui ont motivé l’écriture de cet album ?

La femme m’inspire car elle passionne mais je traite aussi d’autres sujets, notamment les catastrophes naturelles qui ont frappé la Caraïbe l’année dernière [ndlr : tremblements de terre aux Saintes]. Vivant aux Antilles depuis maintenant deux ans, j’ai aussi constaté qu’il y a un fossé entre la nouvelle génération et les aînés. C’est certainement dû au manque de communication, d’où le titre Respè en combinaison avec Daly afin que les générations se rapprochent un peu.


Qu’est-ce qui vous plaît tant chez la femme antillaise ?

J’aime la femme antillaise parce que qu’elle est spontanée quelque part, que ce soit agréable ou pas. Pou mwen, lanmou kréyol pi fô ki restan (Pour moi, l’amour créole est plus fort que tout le reste).


Pourquoi l’amour créole serait-il plus fort ?

Je pense qu’il est plus chaud [rires]. Si la femme est fâchée, elle le fait savoir tout de suite. Elle ne va pas tergiverser si l’homme a le malheur de faire un faux pas. Le problème se règle sans tarder. Pour moi c’est ça « lanmou kréyol », tout se joue dans l’immédiat.


Pourtant, on peut reprocher à la femme créole de prendre le rôle du père dans le foyer ?

C’est normal puisque nos grands-parents l’ont fait. Les femmes antillaises l’ont dans leurs gènes. Moi, je veux bien qu’elle joue le rôle de « poto mitan » (pilier), mais on sera alors deux à soutenir le foyer. Je pense que se sera plus solide [rires]. Nou ka respekté madanm an nou (on respecte nos femmes) parce qu’elles nous ont prouvé qu’elles pouvaient être une mère et un père à la fois.


Pouvez-vous nous en dire plus sur Eva et Fabiola (deux titres de ses chansons) ?

Eva était celle qui m’attendait, Fabiola est ma fille. Je dis « mèci bondié » (merci mon Dieu) car je suis comblé à ce niveau.


Dans le titre « Magnifik », vous dites que vous n’êtes pas macho. Est-ce bien vrai ?

C’est tout à fait vrai. Je ne suis pas macho de nature et je pense que ce n’est pas nécessaire de l’être.


Pourtant dans la chanson Zouké (album A la demande sorti en 1990) – vous dites quand même : « Mi jodi wivé, chérie repassé linj la ban mwen, kité ménaj la tombé pou nou alé zoukééé… Zouké zoukééé… »

Oui, mais je lui dis cela parce que j’ai déjà fait ma part de travail [rires]. Avant qu’elle ne repasse mes habits, j’ai déjà été lui chercher ses vêtements et comme j’aime la pêche, j’ai déjà ramené et vider le poisson ! Ensuite, je lui dis : « J’ai envie que l’on sorte ce soir donc laisse tomber ce que tu fais et on y va ! ». Je ne sais pas si c’est être macho… Cela dit, il m’arrive d’avoir des coups de gueule car je suis humain.


Etes-vous l’homme parfait que la femme antillaise espère sur sa véranda ?

Je ne sais pas comment me définir… J’aime ma femme, j’aime la femme en général et j’aime les gens. Je voudrais faire passer un message : « Avan nou babié, an nou expliké, si pani explikation nou ka awété » (avant de se disputer, il faut s’expliquer, s’il n’y pas d’explications vaut mieux tout arrêter) [...]


Voilà, c’était quelques extraits d’un bel échange fait avec plaisir à l’occasion de l’album Plézi. Ce sera mon unique rencontre avec l’artiste. J’espérais l’interviewer en novembre 2009, à l’occasion de son passage à l’Olympia (Paris). Malheureusement, il a dû annuler quelques jours avant le jour J. L’occasion ne s’est plus jamais représentée.


Photo N°3 : DR Daniel Baptistide

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